LINCEULS

A l’occasion de marches, il m’arrive de trouver des ossements et parfois des squelettes complets d’animaux livrés à la putréfaction.

Pour cette série de Linceuls, je reconstitue le squelette de l’animal à l’aide de fil de fer pour les parties n’ayant plus de chair et s’étant détachées du reste ; je les recouvre de peaux enduites de colle.

Je transpose une pratique funéraire qui dissimule le défunt de la vue et protège son intégrité. Motif classique dans l’art occidental, le drapé des cuirs renvoie formellement à des cartes de montagnes conçues en reliefs, lieu de rencontre de ces dépouilles.
Le procédé de fabrication de la pièce permet d’enlever le squelette après séchage pour qu’il ne reste que le cuir. Le corps reste en mémoire, forme une empreinte.
Le cuir devient à la fois peau de la dépouille et drap mortuaire.


Par la présence du voile sur l’animal, je souligne la question de la dignité.

Le commun avec l’homme ici est l’égalité donnée à l’existence, au passage sur terre, les linceuls et les rites autour de la mort, qui entourent le vivant, en indiquent l’importance donnée. Avec ses momies animales, l’Égypte plaçait l’animal au rang de dieu. En tant que grigri de protection, on les trouve dans les chambres funéraires de pharaons.

"Les matériaux utilisés sont tous le résultat, le fait de la mort organique d’êtres vivants, ce qui suppose une conscience aiguë de la corruption de la chair. A ce sujet, Deleuze n’écrit-il pas, à propos des peintures de Bacon figurant des animaux : « La viande est la zone commune de l’homme et de la bête, leur zone d’indiscernabilité…. » Et le peintre d’affirmer de son côté : « L’homme qui souffre est de la viande, la bête qui souffre est un homme... ». Virginie Cavalier a ainsi bien en tête que « L’animal que je suis » (Derrida) est un « être pour la mort » ce qui suppose d’être doté d’une grande force d’amour et de compassion pour mener à bien la présentation de ce qui témoigne de la vie dans la mort animale et de la mort dans la vie. Parmi ses réalisations, un exemple permet de mesurer la portée de cette conscience. Il s’agit de l’œuvre intitulée « Linceuls », où l’artiste établit une comparaison entre la peau d’une dépouille de vache ou de brebis et la réalité du linceul (ce qui, dans la plupart des cultures humaines, correspond à une « pratique funéraire dissimulant le défunt et protège son intégrité ».
(...)
Dans la prise en compte de cette dimension mortuaire, l’artiste nous a confié qu’elle souhaitait pouvoir exhumer, pour les prélever, les reste osseux d’un cheval enterré dans une fosse. On peut percevoir dans cette démarche un geste d’archéologue qui sous-entend nécessairement une approche mémorielle. Je dis geste archéologique puisqu’il s’agit de prélever les restes d’un corps animal pour le rendre à la lumière, ce qui suppose combien grande est cette capacité que la terre détient de voiler, envelopper, préserver toute dépouille. Les qualités requises pour accomplir un tel geste peut être à la mesure de la délicatesse, de l’attention, du soin portés à se saisir des « reliques » animales, ce qui entraîne à éprouver et même exalter un sentiment de sacralité qui peut être revendiqué et mis en avant. Face aux restes de la dépouille, d’une certaine manière, l’artiste accède ainsi à l’image de l’être vivant qu’il fut autrefois. Cet acte prend alors le sens de « révélation », activant l’émotivité et la force de l’imaginaire. Dans cette perspective, l’artiste ne peut qu’avoir effectué « un travail sur soi qui nécessite une sorte d’ascèse, de sobriété, d’involution créatrice » (Deleuze et Guatarri). Il pourra s’ensuivre une restitution poétisée d’une présence-absence par la puissance suggestive des restes."

Joël-Claude MEFFRE, Extrait de LES INSTALLATIONS ANIMALIÈRES DE L’ARTISTE VIRGINIE CAVALIER REMARQUES INTRODUCTIVES, 2021.