FAGOT DE CONDITION
A partir d’ossements trouvés en montagne lors de mes marches, je constitue des fagots que je place sur le dos d’animaux naturalisés. Interactions entre intérieur et extérieur, ce sont des totems. Les assemblages réinventent ces anatomies reconstituées. Il s’agit de composer jusqu’à ce que l’animal soit à la limite de ne plus supporter le volume.

Le fagot est une contrainte, dont la taille est à la démesure de l’animal, le tord parfois et dont l’instabilité créée devient frappante. A la manière d’une allégorie, l’animal porte ce dont il est fait, éprouve le poids des ces ancêtres, de ces milliers d’années d’évolutions et d’adaptations.
 
Ces animaux sont le signe d’une difficulté de la faune à perpétuer son espèce. Si anciennes, elles forment le bagage du vivant. Fagot de condition, l’animal porte sa condition d’être mortel, fagots différents  pourtant confectionnés de la même ficelle. Bagage unique pour chaque animal, pour chaque entité dont la condition les lie, nous lie, tous de la même manière.

 

BALUCHONS D’OS

 

Un fagot d’os est solidement sanglé par une cordelette

sur le dos du renard, du blaireau, de la biche.

Chacun va de son côté avec son chargement.

 

Tant d’autres animaux portent aussi leur fagot d’os.

Ils vont ainsi au loin, empruntant des chemins secrets,

divaguant à droite, à gauche, suivant les nécessités du vivre.

 

Les os de chaque fagot sont blancs, lumineux,

ils ne pèsent d’aucun poids, serrés les uns contre les autres :

os du crâne contre os longs, ramures contre cornes...

Ils s’appartiennent les uns aux autres, on ne pourrait les séparer.

 

Les animaux portent ainsi leur condition d’être mortel,

comme le dit Virginie Cavalier ; ils portent leur condition d’être-pour-la-mort.

 

Ces os sont ceux des ancêtres de leur lignée,

ils ne sauraient être déposés en aucune terre ni enfouis dans aucun sol,

abandonnés au fond d’une tanière ou sous un tas de feuilles.

Ils ne sauraient être dispersés

car un os seul, séparé des autres,

c’est une forme sans forme.

 

Un os seul est le piètre témoin d’un être qui a perdu toute assignation à une ascendance.

 

Les fagots d’os sont tels que les branches

assemblées d’un vieil arbre

né du sol de la vivante animalité dont nous sommes partie intégrante.

Il ne pèse pas plus que le poids d’une mémoire, mémoire elle-même rattachée

à une bien plus grande mémoire,

celle qui enveloppe le monde, qui en fait l’épaisseur de tout ce qui vit.

Joël-Claude Meffre, Baluchons d'os, 2021.