IL LA LISSAIT AVEC LES DOIGTS, DE TEMPS EN TEMPS
Broderie en crin de cheval en lien avec le poème CHEVAL.
Extrait du Recueil TIQUE de Joël-Claude Meffre.



CHEVAL

1

...se lève, sur le moment, il vient. Va à la porte de l’étable, court, se précipite.

Avec chaussures aux bouts ferrés, ses pas font du feu sur les dalles de la cour. Il baragouine dans sa bouche, avec la bouche, des sons ; grosse pelote de paroles nouées. L’air siffle autour de lui, il se rue. Ça se resserre, ses paroles, elles ne s’éternisent pas ; il pense par ses paroles ce qu’il pense ; ne pense à rien ; ...voit en lui ce qui se profile au dos de la porte.

Quelque chose de la bête s’est éteint : la mort du cheval derrière la porte, dans l’étable, est au milieu de l’obscurité.
A lui ça s’est annoncé, lentement, non loin du tilleul.

La porte est bien ouverte à jamais sur ce qu’elle renferme.


2

Cheval, mort de bête, dans l’étable, mort qui ne sait comment diable c’est venu. Tu l’as là, le cheval dans sa mort à lui, c’est devant toi, ça se tait et ça vient à hurler tout dedans.

C’est cheval, toujours plus mort que mort de tout ce qu’on peut penser qu’une bête puisse mourir.

C’est sa mort à lui, le cheval. Il l’a dans ce qu’il est mort, cette nuit, sans qu’il n’ait rien su qui soit. L’impossible dans l’étable s’est produit : «C’est pas possible ! C’est pas possible !», as-tu crié.

N’est morte qu’une bête dans l’étable bourrée de foin. C’est maintenant si noir, l’impossible deuil qu’il faudra faire, au pied de la mangeoire.

Tu vois ce que tu vois, que tu supposais voir. C’est non le cheval, mais la mort dévoilée au cheval, du cheval même. C’est tout ce qui désormais demeure, cheval trépassé, derrière la porte, où tout se tient immobile.

...jette l’eau qu’est dans le seau. L’eau du seau, de la veille quand le cheval était vivant, qu’il buvait encore de tout son saoul. C’est jeté avec fracas au milieu de la cour, cette eau inutile dans un seau inutile, sur les dalles.

C’est sous les yeux, la mort chevaline, pieds et jambes raides. C’est là. C’est à toi, cette mort. Et que fais-tu, maintenant, le cheval à tes pieds, allongés, la tête sous la mangeoire ?


3

Tu t’étends sur le sol, dans le foin, tu te couches contre la bête. L’odeur du foin monte dans tes narines.

C’est le cheval qui a sa mort toute pour toi. C’est cheval dans son corps, c’est tout entier corps de cheval, de bête, étendue, gisante. Toi t’es là, comme tu restes, bête.

T’as reçu cette mort de bête. T’es tout bête, alors, toi qui n’a pas vu ça qui fait clore les yeux.

Toi, sans rien dire, tu vois de tes yeux comme tu es bête de la bête morte.


4

L’homme à lui, tout seul, tel qu’il reste, sans rien, se désapproprie de sa bête. C’est sa bête, comme toute bête ayant fini quelque chose en elle qui s’est effiloché.

C’est corps de cheval qui était animal, tel qu’il l’a été pour lui, avec son pas lent, son museau qui buvait si bien, lentement, dans le seau, l’œil vivant.

Il s’est couché tout contre? A posé sa t^te sur son ventre gonflé et dur. S’est couché contre le corps étendu, comme au pied d’un arbre qui ne ferait pas d’ombre.

Toi, t’es saisi maintenant dans ce présent cristallin surplombant la mort raidie dans l’étable.


5

Tu cherches l’âme qui n’est pas sortie de l’étable, l’âme, comme à toi livrée, venue avec le souffle, par les naseaux.

La grosse tête a ses lèvres retroussées et des mouches tournent autour des yeux. Tu les vois ; et contre le ventre bien rebondi tu appuies ta tête. Tu la poses, là, un moment. Puis tu te lèves soudain, tu mets une couverture dessus le corps, sur la tête, sur le cou, le haut de la poitrine.

Tu te recouches contre le ventre sombre : tu écoutes, colles ton oreilles à la paroi du ventre ; tu écoutes : il y a là-dedans des gargouillis, encore, comme dans un ventre vivant, des gargouillis d’hier. Il y a ces gargouillis au creux des boyaux : viennent de loin, du passé ; disent un arrêt, dedans, mais ça continue encore un peu, dans ces boyaux noués ; le courant des liquides macère comme un ruisseau engorgé de limons ; c’est de l’eau que la terre va boire et épuiser ensuite sans laisser de trace. C’est la vie d’hier, encore, c’est sa marque.

L’âme cheval, c’est toi qui la cherches ; était sortie pas les naseaux et demeure au creux de l’étable. C’est l’âme que tout cheval possède, lourde, peinant à s’envoler et à monter très haut.


6

Le corps était si pesant quand on l’a traîné avec les chaînes jusqu’au camion, en bas, au chemin.

C’est ça, le cheval mort retiré de son étable, ce poids de viande noire qu’on a passé par la porte étroite.

...ce tas de corps du cheval dont la tête rebondit en résonnant sur les vieilles marches de l’escalier.

...de la morte chair à découper. Chair mortibus, amère et durcie et puis osseuse, puis meurtrie par endroits.

C’est si carré la tête de l’équarrisseur, avec son couteau tranchant, quand la viande s’étale sur le carreau.

Dans la nuit de l’étable, la place est vide. Cherche, cherche, tu ne trouves pas.

...cherches en aveugle si l’âme est accrochée au plafond.


7

Qu’est-ce que ça fait dans ta tête-mémoire cette bête morte ? C’est tout juste arrêté, l’animal inerte, avec seau vidé, renversé, au pied de l’étable.

Tu regardes au plafond : peut être que l’âme divague avec les mouches, ou bien s’agrippe sur le bois crasseuxet luisant de la mangeoire, là où le menton avec son crin frottait quand la bête mâchait le foin.

L’âme du cheval est comme le reste d’un vieux souffle : libéré par là, disséminé. L’âme cherche, aveugle, la sortie ; ne sait pas que la porte de l’étable est ouverte, qu’elle peut par là s’en aller.


8

Et tapera un sabot contre la porte de l’étable, chaque nuit.

Lui, il ne dormira pas ...écoutera, assis sur son lit, longtemps.

C’est la bête, avec l’âme qui peut pas s’en aller.

Et le sabot tapera, de loin en loin dans la nuit, contre la porte.

Ça cessera, plus tard lorsque l’âme aura trouvé son chemin de luciole.

L’étable sera vide avec sa porte ouverte.


9

(...)
Un point noir reste près du cœur, sorte de deuil, depuis que la porte de l’étable a été refermée.

Maintenant que de l’étable tu en as fait un débarras.
I
l y a la touffe de crin, une queue de crins, gardée comme un vieux bouquet sec, suspendue à un clou contre le mur.

Un souvenir.

...

Il la lissait avec les doigts, de temps en temps, chaque fois qu’il rentrait dans le noir.
Il aimait ce geste qu’il répétait : caresser la queue de crins. Il a fait ça longtemps.
Un matin, a pris son briquet et a mis feu à la touffe de crin ; ça a brûlé d’un coup ; l’étable a été éclairée un moment, comme au temps où fulgurait une pointe de feu dans les yeux du cheval.


Joêl-Claude Meffre, TIQUE, 2010, Propos|2 Éditions.