VIRGINIE CAVALIER
Chuckwalla
VIRGINIE
CAVALIER
PRÉSENTATION - DÉMARCHE
Mon travail artistique s’est construit dans un rapport étroit au terrain, à l’écoute et à l’observation attentive des milieux naturels. Par la photographie, le son, la sculpture et l’installation, je m’attache à rendre perceptibles les harmonies fragiles qui relient les mondes animal, végétal et humain. Loin d’une approche spectaculaire ou dogmatique, ma démarche se fonde sur une éthique de la retenue, de la précaution et de l’attention, cherchant à sensibiliser sans imposer, à questionner sans condamner. 1
Il rejoint de manière récurrente celui du pistage, du mimétisme, du glanage et se concentre sur les tensions et équilibres précaires qui régissent le vivant. Entre vie et mort, entre destruction et renaissance, entre proie et prédateur, j’en décèle les oxymores et les contrastes, cristallisés dans des sujets tels que la chasse,2 l’extractivisme, le spécisme, la domestication ou encore l’animisme et les dépendances inter-spécistes.
Par des gestes de soin, d’empathie, d’apaisement ou de recueillement, ma pratique tente de nous reconnecter aux animaux, végétaux et minéraux… De réparer ainsi les liens distendus, rompus ou aliénants, censés nous unir au vivant, et nous amener à reconnaître notre appartenance à la communauté du vivant. 3
Travailler hors de l’atelier, appréhender forêts, plaines, montagnes et zones humides, m’offre un champ d’expérimentation à la base de tout travail engagé. Ces incursions sont propices à l’installation d’affûts photographiques et sonores. Les qualités immersives du son, en lien avec des éléments de l’ordre du visuel, deviennent instruments de déploiement sensible et émotif. Les ambiances suscitées résonnent avec la mémoire et exaltent la perception d’une oeuvre.
Envisagé comme catalyseur, l’affût me permet de provoquer la rencontre avec l’animal et entraîne ajustements, rebonds, élaborations venant nourrir et s’imbriquer à la pratique plastique menée ensuite à l’atelier. Ces sorties sont également l’occasion de glaner matières naturelles et animales (poils, ossements, peaux…), à partir desquelles se construisent sculptures, objets rituels et installations.
Le contact avec les habitants des territoires que je traverse prend également une place de plus en plus importante dans mon travail. À travers les échanges, ce sont des rapports singuliers au non-humain qui émergent : témoignages, pratiques, sensibilités plurielles sont vecteurs de l’émergence de nouvelles pistes à explorer.
L’immersion dans un nouveau paysage, l’imprégnation de son biotope sont fondamentales. En détachant la pratique plastique du cadre strict de l’atelier, je l’ancre dans une expérience active, située. Je veille à maintenir un équilibre entre le protocole in situ et le travail plastique qui en découle. Par le repérage, le tâtonnement, le pistage et l’écoute, j’arpente le terrain, et prend le pouls des espèces qui y laissent leurs traces. Tout passe par l’attention et la marche lente, seules capables de saisir les infimes indices de leurs présences. 3
1 Extrait de texte remanié « L’éthique de l’oiseau», Bénédicte Ramade, 2025
2 Extrait de texte remanié, Licia Demuro, 2024
3 Extrait de texte remanié «Fusionner corps et âme avec le vivant.», François Salmeron. 2022
L’ÉTHIQUE DE L'OISEAU - Texte commandité à Bénédicte Ramade dans le cadre du programme de résidence ARCHIPEL porté par le FRAC Grand Large, l’EMA de Boulogne-sur-Mer et le Concept, Calais.
La photographie animalière est une forme de prédation non létale, un braconnage visuel. La capture est sans danger pour l’animal (cependant, les articles se multiplient pour dénoncer le tourisme animalier et le dérangement qu’il peut causer pour certaines espèces) et répond de certains « clichés » spectaculaires. Tout le contraire de la photographie que pratique Virginie Cavalier, délicate, rétive à la prouesse, économe en tirage. Là où un naturaliste amateur abuserait du mode rafale, l’artiste prend son temps, réserve son choix. À vrai dire, la seule série extensive qu’elle a produite pour l’exposition « Ceux qui nous guettent » (2025) dans le cadre de sa résidence de recherche de trois mois passés à apprivoiser le parc des Caps et Marais d’Opale, est plutôt consacrée aux humains. Les animaux qu’elle a vus, elle les préserve, ne les montre pas, ou peu, par bribes. L’éthique de sa production peut-être, réservée, soucieuse de trouver le ton juste entre l’émerveillement pour le vivant et la crainte de sa perte.
Virginie Cavalier a accompagné deux chasseurs de la Baie de Somme, ceux qui, tapis dans des huttes flottantes ou semi-enterrées, attendant au point et à la tombée du jour, le passage de colonies d’oiseaux migrateurs. Habituée à pister les animaux du côté des naturalistes, des écologues et encore des guides, l’artiste a senti que pour comprendre le territoire littoral complexe, il allait falloir passer de l’autre côté. Celui de la prédation physique, létale, dans le cadre d’une pratique « gratuite », non reliée à la chasse de subsistance. Loin d’entretenir une polarité manichéenne entre les pros et les anti, sa démarche révèle a contrario la richesse d’une culture cynégétique aux savoir-faire complexes et aux connaissances empiriques. Dans la focale de la Sixième extinction, la finalité de ces chasses est intenable pour beaucoup d’entre nous, tout comme l’admiration des milliers de natures mortes et paysages de retours de battues en vogue du 17e jusqu’au 19e siècle, saturant les murs des musées de corps sans vie par dizaines. La tradition picturale a longtemps entretenu l’illusion de ressources infinies et revêt aujourd’hui un caractère prémonitoire morbide, celui de la fin des espèces, là où, auparavant, elle célébrait l’abondance.
La chasse à l’oiseau migrateur constitue une catégorie à part, relevant davantage du fait-divers visuel que du grand genre pictural. En raison de l’importance des nuées, les « prélèvements » (doux euphémismes) y semblaient beaucoup plus indolores. Jusqu’à l’éradication totale d’espèces auparavant si nombreuses. Aux États-Unis, le cas d’école est celui de la tourte voyageuse (voyageur pigeon), surabondante dans les premiers récits de la conquête de l’Amérique du Nord, elle comptait alors d’innombrables colonies de millions d’individus. Elles étaient si vastes que tuer jusqu’à 50 000 têtes par jour relevait de la routine. Jusqu’à ce qu’il n’y en ait plus. La dernière de son espèce s’appelait Martha et mourut au zoo de Cincinnati, le 1er septembre 1914. Dans la Baie de Somme, les populations aussi déclinent. Canards souchets, chipots ou pilets, oies cendrées ou rieuses, courlis cendré, certains d’entre eux « jouissent » d’un moratoire, car ils sont au bord de la disparition, alors que d’autres sont « simplement » moins nombreux. Dans la longue série documentaire La hutte, Virginie Cavalier juxtapose à ses images des extraits de ses échanges avec Frédéric et David, deux chasseurs du coin. Le réchauffement climatique qui modifie les routes migratoires, la sédentarisation de certaines espèces, la surchasse (170 huttes rien que pour la seule baie), le suréquipement, les facteurs sont nombreux pour expliquer l’attrition des prises. Particularité de cette chasse à la hutte ? Les pratiquants y sont assistés d’oiseaux, des appelants. Des couples de canards siffleurs, de sarcelles d’hiver, épargnés lors de captures (cependant mutilés pour rester à demeure) ou élevés dans l’optique de servir d’appâts vivants. Gardés captifs sur le plan d’eau, les malards et les femelles réagissent au passage des libres migrateurs par des appels. Le trouble suscité par La Hutte réside dans la rudesse des conditions de transport, l’enchainement, contrebalancé par la douceur de gestes et certains égards pour ces partenaires à plumes. L’attachement se mêle à l’utilité, peut-on pour autant penser une réciprocité. Dans les mots mêmes, se sent le lien à ces oiseaux qui sont parfois depuis longtemps avec eux, mais celui-ci relève-t-il de l’affection ou davantage de l’appréciation des talents de ces rabatteur.se.s ? Virginie Cavalier nous laisse y penser, s’interroger sur ces cultures qui s’entrecroisent, elle ne décide rien pour nous. Elle soulève doucement le voile de certaines réalités cruelles. Volées du soir révèle la brutalité des conditions de vie de ces oiseaux. La matité du tirage au format de leur cage de transit en accentue l’exiguïté et la corrosion des barreaux produit un effet sanguinolent glaçant. Les corps d’oiseaux à peine visibles dans l’obscurité semblent compressés. Un oiseau sauvage maintenu en captivité perd-il sa langue ? Son langage s’appauvrit-il ? Les chants aviaires sont-ils immuables ? Chez les oiseaux « cultivés » par le bon vouloir des humains, comment les dialectes se modifient-ils ? Les questions se bousculent devant cette animalité encagée à qui la vie libre et sauvage est refusée. Dans ces traditions de chasse, l’imitation humaine peut aussi fonctionner pour attirer des nuées curieux.ses. Depuis les confins de nos civilisations, la communication avec les oiseaux par la reproduction de la prodigalité de leurs partitions sonores constitue un exploit 1.
L’émerveillement ne peut que saisir à l’écoute de l’époustouflante similarité que certains maîtres atteignent. Jean-Bernard Derosière, dit Zorro, était de ceux-là. Volontiers cabotin, ce siffleur de la baie était capable d’imiter une bonne cinquantaine de chants et cris distincts. Cette tradition, Virginie Cavalier l’a aussi enregistrée et la donne à écouter. Car le rapport à l’animalité en milieu naturel est celui de l’écoute avant d’être visuel. D’ailleurs, bien de ses images ne nous montrent pas de spécimen. C’est le cas de L’Horizon des autres, deux photographies aux reflets métalliques, peu éloquentes de prime abord, parce qu’il faut s’habituer à la discrétion de celles et ceux qui peuplent les forêts et les zones naturelles. Avec la patience, une bauge de sanglier ou une couchette de chevreuil se révèlent, empreintes de corps dans l’herbe que l’artiste sait pister. Elle nous y initie, sans forcer la leçon, en tout respect des frontières entre nos mondes.
Le trouble dans le territoire littoral du parc des Caps et Marais d’Opale qu’elle a arpenté lors de cette résidence provient de la surveillance généralisée où les existences se chevauchent. Migrants à l’affût, en attente de traversée, police des frontières en embuscade, mammifères et oiseaux aux aguets, chasseurs sur le qui-vive, ornithologues et guides en hyper vigilance, et Virginie Cavalier, qui fait le lien entre ces êtres et ces histoires. La tension règne. L’idée même d’une réserve de biosphère se heurte à cette surfréquentation humaine, aux aménagements. Les limites sont floues entre zones protégées et aires de chasse. À l’écoute du guide nature qui la conduit sur le Platier d’Oye, les contours de la réserve ceinturés de huttes de chasse se dessinent. Précis, factuel, l’homme décrit parfaitement les dispositifs de prédation qui laissent peu de répit aux oiseaux de passage. Les autorisations différant d’un pays à l’autre, les oies ont ainsi compris qu’il valait mieux faire étape en Belgique où leur chasse est interdite qu’en France, pays qui autorise la chasse d’un plus grand nombre d’espèces migratrices. Virginie Cavalier a cherché sa juste place dans ce milieu, c’est pourquoi elle donne aussi à écouter un chasseur et sa femme passionnés d’ornithologie. Le savoir n’est pas que du côté des protecteurs de la nature. L’homme est intarissable sur les limicoles, oiseaux des zones limoneuses, dont son préféré est le courlis cendré. Sa sensibilité aux conditions de vie et de mort des oiseaux est saisissante et prendre le temps d’écouter ces voix discordantes construit une solidarité autour des oiseaux des plus inattendues. Là aussi est l’éthique de Virginie Cavalier.
De son enquête, entre éthologie et sociologie, elle a cherché à restituer ces ambiances polyvoques. En dressant des bouquets de tiges de saules pour rappeler les roselières du parc, pour Ceux qui nous guettent (2025), l’artiste sait profiter de la familiarité du public local avec ces milieux naturels. Sauf que le regard qui caresse les ondulations douces se trouve déjoué dès lors que les aigrettes coiffant les hampes végétales sont identifiées et s’avèrent être des pattes d’oiseaux fantomatiques. Faites de cire, elles semblent crispées par la mort. À bien y regarder, il y en a beaucoup. Impossible de savoir si ces pattes fonctionnent comme des sorts ou des amulettes, protectrices ou damnatrices. Les superstitions font aussi partie de ces milieux. Virginie Cavalier se garde bien de faire des leçons de morale, mais nul n’ignore que les populations aviaires sont en déclin accéléré, que certains des plans du coin sont des tombeaux. Ces pattes-là étaient conservées comme des trophées par un membre de la famille de l’artiste
qui lui en a fait cadeau. En leur donnant une seconde vie artistique, elle répare un peu leur triste fin, les sauve de la disparition totale.
Le réchauffement climatique, l’attrition des insectes et la prédation sont des facteurs de menace tangible. Depuis longtemps, l’oiseau est la sentinelle de la disparition et l’émissaire du danger écologique, Silent Spring (Printemps silencieux) écrit en 1962 par la scientifique étasunienne Rachel Carson pour être précise. À l’origine du mouvement environnementaliste occidental, immédiatement traduit dans de nombreuses langues, cette métanalyse accessible
sur les ravages de pesticides comme le DDT commençait par l’inquiétude de ne plus entendre les oiseaux chanter au petit matin. Depuis, ces êtres si différents de l’humain n’ont jamais cessé d’incarner la fragilité des milieux, l’incompatibilité de nos sociétés « civilisées » avec leur monde.
Dans Le Jour de la nuit (2024), l’artiste a choisi d’imprimer en négatif l’image d’une linotte mélodieuse. L’absence de couleur nous prive du plumage aux teintes délicates de rose posées sur la poitrine de ce petit passereau, métaphore du deuil qui se prépare. On ne saura rien des trilles de cette espèce de plaine qui apprécie les labours, mais aussi les tourbières ou les friches.De fait, vie et mort s’entrelacent constamment dans la pratique de Virginie Cavalier. Au fil des résidences de recherche qui nourrissent sa pratique, la vie s’écoute par ses captations sonores, est évoquée par bribes photographiques, tandis que la mort prend corps dans des spécimens empaillés, des sculptures spectrales de chevreuils, des pattes d’oiseaux crispées. Et nul oiseau ne chante (2024) les ossatures de vanneries en osier évoquent des cages d’oiseaux chanteurs. Les siennes n’enferment aucun être vivement, simplement le souvenir de leur chant à travers des captations qu’elle a faites d'une fauvette à tête noire, de chardonneret, de moineaux, d’un rougequeue noir, d’un gros-bec casse-noyau, d’une sittelle torchepot ou encore d’un rouge-gorge. Des chants pour toujours, pour garder l’espoir autant que pour chérir ces rencontres qui pourraient ne plus se reproduire. La mélancolie et l’angoisse affleurent parfois, sans jamais tout envahir, conservant ainsi leur force d’agir.
En fine observatrice, l’artiste pose ses gestes par touche, le diorama et la reconstitution ne l’intéressent pas, car leur spectacularité n’a rien à voir avec sa présence discrète parmi les animaux. Son éthique de travail est celle de la patience, de l’apprentissage, de la symbiose, afin de composer des oeuvres sensibles qui sensibilisent sans dogmatisme. La défense du monde animal et ses écosystèmes n’a pas toujours besoin de l’image-choc, d’accuser les antagonismes, elle nécessite aussi de forger une écologie de l’attention profonde, lente… imparable.
Bénédicte Ramade
Historienne de l’art
Critique et commissaire d’exposition indépendante spécialisée dans les enjeux environnementaux et écologiques artistiques.
Enseignante à l’École des arts visuels et médiatiques de l’Université du Québec à Montréal
Lauréate du Prix d’excellence en recherche et en recherche-création pour les personnes chargées de cours de la Faculté des arts en 2024
Département d’Histoire de l’art et d’études cinématographiques, Université de Montréal
1 Marie-Pauline Martin (dir.), Musicanimale. Le grand bestiaire sonore, catalogue d’exposition, Philharmonie de Paris, Paris, Gallimard, 2022.
FUSIONNER CORPS ET ÂME AVEC LE VIVANT
Un texte de François Salmeron, Critique d’art membre de l’AICA-France
Par des gestes de soin, d’empathie, d’apaisement ou de recueillement, la pratique de Virginie Cavalier nous reconnecte aux animaux, végétaux et minéraux… Elle répare ainsi les liens distendus, rompus ou aliénants, censés nous unir au vivant, et nous amène à reconnaître notre appartenance à l’écosystème.
Une précaire condition
En premier lieu, l’œuvre de Virginie Cavalier repose sur notre faculté à embrasser la vie sur Terre, et à élargir la conception que l’on s’en fait, au-delà des représentations anthropocentriques. On parlera chez elle de « biocentrisme », c’est-à-dire d’une perception de l’existence qui dépasse le « chauvinisme humain » 1 focalisé sur nos seuls intérêts, pour nous resituer comme une espèce parmi d’autres dans la communauté des vivants. L’autre point essentiel de la sensibilité de Virginie Cavalier tend à épouser « la vulnérabilité et la précarité » de la vie, et à rendre « grâce » à notre condition mortelle 2 – que l’on partage donc avec les autres formes vivantes, et qui nous en rapproche.
Pour ce faire, tout commence hors de l’atelier : sortir dans les montagnes et les forêts, afin d’y glaner des matières naturelles et animales (poils, ossements, peaux…), à partir desquelles se construiront sculptures, objets rituels et installations. Exemple le plus probant : les animaux naturalisés de Fagot de condition colportent sur leur dos un tas d’os, symboles de notre mortalité et du « fardeau » de notre condition 3. Dans cette collecte, Virginie Cavalier s’apparente à une pisteuse, à une chasseuse, ou à une écologue qui arpente le terrain, et prend le pouls des espèces qui y laissent leurs traces. Tout passe par « l’attention et la marche lente », seules capables de saisir ces infimes indices…
Pulsion de mort et soin du corps
« On repère, on tâtonne, on est en prise directe avec l’environnement », souligne l’artiste. L’art est une quête au cours de laquelle Virginie Cavalier s’intéresse aux « porosités entre la pensée du chasseur-cueilleur et celle du protecteur de l’environnement », ou à la « perméabilité entre les dispositifs de traque de l’animal et ceux de sa préservation ». Son œuvre comporte ainsi une charge morbide que l’on ne saurait éluder. Des ossements glanés dans la nature aux peaux récupérées dans les tanneries, en passant par les techniques de chasse qu’elle détourne pour pister les animaux, on conviendra que la mort rôde… Rituels, chamanisme, magie noire : la portée cultuelle des œuvres ne nous échappe pas. Mais si les animaux d’argile de Faux fuyant rappellent la cruauté des scènes de chasse, et le moment fatidique où les proies sont évidées, Virginie Cavalier tend à s’éloigner de la position du prédateur. Par exemple, les flèches de l’installation Souffle se meuvent au gré de nos déplacements dans la salle d’exposition… et nous visent ! Les rôles s’intervertissent : l’humain, habituellement chasseur, devient cible. Mais ce « souffle » n’est pas que celui de nos mouvements qui activent cette pièce dynamique et interactive : étymologiquement, l’anima latine désigne l’âme qui meut tout vivant.
Ce qui nous frappe davantage, c’est le soin minutieux apporté aux dépouilles des animaux. Ce geste est des plus éloquents : c’est par lui que l’animal se fait notre « égal », selon l’artiste, et reçoit la même attention que celle dont on témoigne envers nos frères et sœurs humains. Il s’agit non seulement d’offrir une tombe, mais aussi une dignité et un lieu de recueillement à l’animal, où son âme repose en paix, tel que le proposent les étonnants Linceuls, moulant le corps d’animaux défunts reconstitués. Il est aussi marquant de voir que la pratique de l’empreinte occupe une place prépondérante chez Virginie Cavalier, certainement parce qu’elle constitue le médium qui nous situe au plus près de l’enveloppe (et de la présence) de l’animal, par contact physique. Fresaie se montre d’autant plus impressionnante : l’artiste grave le corps d’une chouette-effraie, réputée pour éloigner le mauvais sort, sur des plaques de cuivre dont les vertus curatives sont appréciées dans l’art depuis Joseph Beuys.
Rendre l'âme
La reconnaissance de notre fragilité constitutive sert ainsi de trait d’union avec l’ensemble du vivant, et l’humain n’est plus « un empire dans un empire », selon la célèbre formule de Spinoza 4. Nous sommes affectés par la vulnérabilité des formes de vie que nous rencontrons, et nous leur attribuons une « valeur intrinsèque » 5, une sensibilité, une force vitale. Animaux, végétaux, minéraux compris : Virginie Cavalier rend une âme à tous les vivants et s’avère ainsi « animiste » 6 – tout est habité par un esprit propre qui nous tient en respect. Humains et animaux partagent ainsi le même principe de vie, et cette racine commune permet à l’empathie de s’étirer au-delà de l’humanité, comme lorsque Virginie Cavalier endosse les lourds harnais d’un cheval de trait lors de la performance Liens. Une dialectique se tisse : « humaniser l’animal et animaliser l’humain », selon les termes de l’artiste. Ce mouvement de fusion ou d’hybridation se retrouve jusque dans les rapports animal-végétal, où Greffe associe un bois de cervidé à des racines d’aulnes, preuve étonnante de leur isomorphisme… et de leur origine commune : toute vie provient d’une même source.
Cet animisme opère un double mouvement : une identification au vivant à travers un élargissement de notre conscience et de notre sensibilité, et un retour humble et lucide vers les fondements de toute vie terrestre – soit vers notre nature corruptible. « J'aborde la culture animiste, où les êtres assurent leur juste place dans l'environnement », souligne l’artiste. A l’orgueil humain, qui se prend pour la mesure du monde, Virginie Cavalier substitue une tout autre éthique : fusionner avec l’animal, en restituer « la prise la plus directe et la plus proche possible » dans des sépulcres, des empreintes ou des installations immersives appelant tous nos sens (Cabaret des oiseaux). L’enjeu : réduire l’écart humain-animal et les distinctions spécistes, au point de nous fondre dans le vivant. Quitte à affronter un paradoxe : se rapprocher au plus près de la vie sauvage ne risque-t-il pourtant pas de l’aliéner 7 ? Car le sauvage ne se dérobe-t-il pas par définition à toute approche de notre part ? La subtilité des oeuvres de Virginie Cavalier, et sa profonde sincérité envers le vivant, nous situent justement sur cette ligne de crête que l’artiste n’a de cesse d’ausculter.
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1 Paul W. Taylor, « L’éthique du respect de la nature », in Environmental Ethics, vol.3, 1981.
2 Hans Jonas, Le Phénomène de la Vie, De Boeck Editions, Bruxelles, 2000.
3 Hans Jonas, Ibid.
4 Baruch Spinoza, Ethique, Parties 3 et 4, Flammarion, Paris, 1964.
5 J. Baird Callicott, « La valeur intrinsèque dans la nature », in Electric Journal of Analytic Phylosophy, 3, 1995.
6 Philippe Descola, Par-delà nature et culture, Gallimard, Paris, 2022.
7 Thomas H. Birch, « L’incarcération du sauvage : les zones de nature sauvage comme prisons », in Environmental Ethics, vol. 12, 1, 1990.
François Salmeron
Critique d’art membre de l’AICA-France (Association Internationale des Critiques d’Art)
Chargé de cours aux Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne et Paris 8 Saint-Denis
Co-directeur de la Biennale de l’Image Tangible, Paris
Texte de Licia Demuro, Critique d'art et journaliste indépendante, commandité dans le cadre de la résidence de création à l'Usine Utopik 2024
Les oiseaux nous font “lever les yeux, tendre l’oreille, redoubler d’attention, sourire, penser, chercher, chasser” - remarque l’essayiste Marielle Macé dans son ouvrage Une pluie d’oiseaux (2022) -. Or, le tissu multi-espèce de nos campagnes est littéralement en train de s’effondrer, en propulsant dans le néant un tiers de ces animaux en seulement quinze ans. “Qu’est-ce que ça nous fait alors, de voir s’éteindre ceux à qui on s’agrippe, de sentir pleuvoir ceux à qui et par qui tant de discours, d’histoires, d’aventures, d’écoute, de captures, nous ont depuis si longtemps liés ?” s’interroge-t-elle. C’est dans la continuité de ces questionnements solastalgiques 1 que se situent les œuvres les plus récentes de Virginie Cavalier. Alors qu’elle poursuit une vaste recherche fondée sur les relations de symbiose et de domination entre l’humain et le sauvage, elle resserre progressivement sa pratique à l’exploration spécifique de cette faune aérienne, infatigable voltigeuse des arbres et du ciel. Son installation sonore Et nul oiseau ne chante - dont le titre est tiré d’un chapitre du célèbre essai Printemps silencieux (1962) de la biologiste Rachel Carson - se projette dans un monde où la crise écologique aura définitivement fait disparaître le chant des oiseaux. Anticipant cet avenir muet, elle poursuit le geste de sauvegarde initié par le bioacousticien américain Bernie Krause qui, à partir des années 1960, enregistra les sons produits par d’innombrables biotopes afin de les conserver et de les inventorier, ouvrant la voie aux nouvelles disciplines de la géophonie et de la biophonie. De la même manière, l’artiste a “capturé” les gazouillements rencontrés lors de ses incursions en forêt pour les “encapsuler” dans des cages en rotin vides, à l’intérieur desquelles des enceintes rediffusent la captation. Comme tout langage animal, ces sons racontent l’identité, les désirs et le territoire de leurs émetteurs. Résultat, le “butin” sonore se transforme en vestiges fantomatiques, témoins de la fragilité qui caractérise ce que le philosophe Bruno Latour a nommé la zone critique, autrement dit l’enveloppe vivante autour du globe, située de l’atmosphère aux eaux souterraines.
Entre vie et mort, entre destruction et renaissance, entre proie et prédateur, Virginie Cavalier cultive un gout pour les tensions et les équilibres précaires qui régissent le vivant. Elle en décèle les oxymores et les contrastes, cristallisés dans le sujet de la chasse qui hante inlassablement ses compositions. Du désir de communion aux pulsions de domestication, les stratégies et les rituels véhiculés par la chasse révèlent, dans ses œuvres, toute leur ambiguïté : l’acte de réparation et de conservation venant perpétuellement se confondre avec celui de l’anéantissement. Dans son installation Oiseaux abstraits, par exemple, des restes d’oiseaux chassés, telles que des plumes et des pattes, se retrouvent chaotiquement assemblés en boules et triomphalement exposés au mur, donnant l’illusion de portraits empaillés à l’aspect dissonant. Tandis que dans l’installation Aimer faire éphémère, l’artiste réinvente, à l’aide de plumes et autres éléments métalliques, ses propres mouches de pêche à la manière des pêcheurs qui, pour appâter les poissons, créent des imitations d’insectes aquatiques. Détournements poétiques du grand récit de la chaine alimentaire, les mouches confectionnées sont immortalisées dans des bocaux sous formol à l’instar d’êtres rares ou disparus. Ainsi, le geste artistique flirte sans cesse avec celui du pistage, du mimétisme et du glanage, tel qu’il est pratiqué par les chasseurs-cueilleurs.
Des pièges aux appeaux, en passant par les greffes et les taxidermies, l’univers de Virginie Cavalier nous renvoie, inéluctablement, face à ce que l’anthropologue Charles Stépanoff désigne comme “l’altérité qui nous résiste”2 . En célébrant cette immémoriale lutte pour la survie qui amène tout être à se rencontrer, s’aimer, se dévorer et s’adapter, l’esprit s’exerce à remonter le fil de notre essence animale. Il se demande alors : qu’avons-nous fait de notre place dans la chaîne du vivant ?
La résidence à l’Usine Utopik
Virginie Cavalier a poursuivi sa recherche sur les passereaux initiée avec l’installation Et nul oiseau ne chante. Elle a ainsi réalisé de nouvelles capsules sonores en rotin adaptées pour l’extérieur. De la même manière qu’on viendrait replanter des arbres ou réintroduire des espèces menacées d’extinction dans leur milieu, l’artiste est venue explorer un avenir dystopique où il nous faudrait re-sonoriser le monde avec les chants d’oiseaux disparus. Cet acte de réparation se décline également dans le commencement d’une nouvelle expérimentation consacrée à la symbiose entre oiseaux et plantes mellifères. Celle-ci se traduit en un prototype de sculpture constituée de semences qui se disperseraient lors du nourrissage des oiseaux, ce qui aiderait les sols à se régénérer et faire ainsi revenir les insectes butineurs, maillon fondamental du vivant. Parallèlement, l’artiste a expérimenté un “affût photographique” afin d’immortaliser la pose éphémère d’une mésange sur un piédestal. L’image fixe du volatile joue de son ambiguë en venant se confondre avec l’immobilisme d’une taxidermie ornithologique.
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1La "solastalgie" est un concept créé en 2003 par le philosophe de l’environnement Glenn Albrecht pour indiquer les liens entre la santé humaine et la santé environnementale.
2 Charles Stépanoff, L'animal et la mort. Chasses, modernités et crise du sauvage. éd. La Découverte. 2023
Licia Demuro
Critique d'art et journaliste indépendante
Texte commandité dans le cadre de la résidence de création à l'Usine Utopik 2024, Tessy-Bocage
LES INSTALLATIONS ANIMALIÈRES DE L’ARTISTE VIRGINIE CAVALIER - REMARQUES INTRODUCTIVES
Un texte de Joël-Claude MEFFRE, poète, érivain.
« L’artiste a voulu pénétrer dans un règne que l’homme a oublié,
où sont à l’œuvre des puissances incommensurables » (J. Beuys).
Il s’agit de présenter quelques aspects du travail d’art plastique de l’artiste Virginie Cavalier par quelques réflexions ayant pour objectif de situer les vingt deux œuvres existantes dans le champ de l’art contemporain.
Dès les années 1970, Deleuze et Guatarri écrivaient que « l’art ne cesse d’être hanté par l’animal ». Franck Lepin, de son côté, interroge cet intérêt marqué pour l’animalité dans l’art : « plus qu’à une autre période, l’animalité a été prétexte, pour les artistes, à interroger l’espèce humaine, ses fondements et ses limites. Là réside la spécificité des usages de l’animalité dans l’art contemporain, elle est le lieu d’une mise en doute de l’identité humaine (…) et témoigne aussi des incertitudes de plus en plus fortes quant à notre véritable nature. » Certains aspects de cet art, depuis au moins les années 1990, s’inscrivent par ailleurs dans ce qu’on a pu appeler « l’art chamanique ». Par cette dénomination, à certains égards un peu surfaite, il faut entendre notamment cette idée que, pour l’artiste Virginie Cavalier, dont l’œuvre s’inscrit dans cette filiation de l’art du XXème s. et des débuts du XXIème, « rechercher l’essence de notre condition (sous-entendue « condition humaine » dans son rapport existentiel aux autres règnes vivants) est une nécessité tout autant que de porter l’accent sur « notre nudité, notre animalité », exprimant par là le fait que ces deux notions ne peuvent être séparées, puisqu’elles renvoient au statut même (ontologique) de la relation homme-animal. Il s’agit donc d’une question d’ordre éthique.
Il est donc intéressant de relever que ce concept d’animalité soit mis en rapport par notre artiste avec celui de la nudité de l’homme. C’est, en effet, dans (et par) la nudité de nos corps (que nous recouvrons d’un vêtement, nous, les humains, depuis notre sortie de l’Eden, du fait que, selon le mythe biblique, notre nudité est « entâchée » du péché d’origine) que nous connaissons, reconnaissons notre animalité, puisque cette nudité des corps est ce que nous avons en partage avec les bêtes et ce qui nous relie à elles.
Dans ses créations Virginie Cavalier exprime bien le fait que, par des gestes situés, selon ses mots, entre « l’animisme et le trophée de chasse », il s’agit de magnifier la beauté de l’animal, qu’il soit marchant, rampant ou volant, par une attitude d’empathie que n’exclut pas l’élan, le désir de fusion. L’artiste « se projette en eux » ajoute-t-elle, en ritualisant (ce sont aussi ses mots) au moyen d’arrangements, de combinaisons des diverses « reliques » animales. Voilà donc le programme que l’artiste s’attachera à développer, à décliner dans la bonne vingtaine d’œuvres réalisées jusqu’à présent.
Tout ce qui renvoie aux « enveloppes charnelles » de l’animal, (peau, poil, plume, fourrure, ayant fonction de protection de son corps, de parure corporelle, dont les formes, les couleurs, les textures, qui signent le genre, l’espèce, varient à l’infini), sans compter « l’armature » que sont les composantes osseuses du squelette, l’artiste les récolte, les collectionne, les récupère pour les mettre en œuvre en tant que matériau.
Ces derniers, dans leur large majorité, traduisent métaphoriquement une « ambiance » chamanique et rendent compte nécessairement d’une perception animiste du monde dont l’artiste se sent imprégnée. Les dispositifs qu’elle met en scène témoignent ainsi d’une sorte de vision intérieure, ce qui n’est pas la moindre des singularités de son travail créatif (St. Jucker ne parle-t-elle d’ailleurs pas à ce propos d’une pratique de l’art comme « activité visionnaire » ?). Partant du matériel organique collecté ici ou là dans la nature, et notamment sur les lieux de chasse, (telles sont, par exemple, les œuvres comme « Imposture » (2018), « La tonte » (2017), « Linceuls » (2016), « oiseaux abstraits » (2016-2019), l’artiste configure des installations que l’on pourra concevoir (au moins pour certaines) comme des emblèmes, des blasons, (elle emploie à ce propos le terme de « totémique») comme si l’utilisation des restes animaux permettait de s’approprier leur puissance spirituelle en se plaçant dans une sorte de filiation originelle par une saisie sensible, esthétique, motivant pleinement cet objectif de « magnifier » (ce sont ses termes) la beauté des corps animaux, des animaux comme corps, comme formes, comme figures. Ce dernier terme fait d’ailleurs écho à ce qu’énonce Deleuze à propos des animaux peints de Bacon : « Le corps est alors Figure comme la Figure devient corps ». Même si ce propos s’adresse à une œuvre picturale, l’idée que « la Figure devienne corps », est la source d’une compréhension éthique du travail de Virginie Cavalier.
Si l’on relève, comme il vient d’être signalé, qu’il existe dans cette démarche, une analogie avec l’univers ou « l’esprit » chamanique, que l’on se s’y trompe pas : l’on ne s’auto-proclame pas chamane ! L’homme et/ou la femme investi(e) d’une telle charge et qualité, est reconnu(e) par sa communauté par le fait d’indéniables qualités d’efficacité en tant que passeurs d’âmes, thaumaturges, et comme voyageurs vers l’au-delà de la mort le plus souvent par le biais d’une métamorphose animale.
Il n’en reste pas moins que les œuvres de Virginie Cavalier témoignent d’une volonté d’appropriation des qualités propres à l’animal pour en exalter les aspects physiques, psychiques, non sans résonances allégoriques et symboliques.
En même temps, les installations de l’artiste, qui ont quelque chose à voir avec des formes de rituels, instaurent ce qu’on peut nommer une forme de célébration de l’esprit animal (en tant que leur « être-là » mémoriel), communiquant avec nos propres mémoires ancestrales, mettant en jeu nos émotions, nos imaginations, faisant appel à de vieux mythes fusionnels avec la gent animale. Ses installations peuvent donc être considérées d’une certaine façon comme des gestes d’offrandes faites à nos regards, mais toujours avec cette conscience que « l’homme maintient sa position de sujet et l’animal celle d’objet » (R. Fontfroide).
Les matériaux utilisés sont tous le résultat, le fait de la mort organique d’êtres vivants, ce qui suppose une conscience aiguë de la corruption de la chair. A ce sujet, Deleuze n’écrit-il pas, à propos des peintures de Bacon figurant des animaux : « La viande est la zone commune de l’homme et de la bête, leur zone d’indiscernabilité…. » Et le peintre d’affirmer de son côté : « L’homme qui souffre est de la viande, la bête qui souffre est un homme... ». Virginie Cavalier a ainsi bien en tête que « L’animal que je suis » (Derrida) est un « être pour la mort » ce qui suppose d’être doté d’une grande force d’amour et de compassion pour mener à bien la présentation de ce qui témoigne de la vie dans la mort animale et de la mort dans la vie. Parmi ses réalisations, un exemple permet de mesurer la portée de cette conscience. Il s’agit de l’œuvre intitulée « Linceuls », où l’artiste établit une comparaison entre la peau d’une dépouille de vache ou de brebis et la réalité du linceul (ce qui, dans la plupart des cultures humaines, correspond à une « pratique funéraire dissimulant le défunt et protège son intégrité ».
Signalons, dans le même ordre d’idée, l’œuvre intitulée « Prothèses » conçue comme une hybridation entre un instrument de soin (la prothèse) et un fragment organique que l’artiste a « greffé » sur l’instrument, en l’occurrence ici une patte d’oiseau. Cet élément de dépouille, « appareillé » à l’instrument en métal, s’exhibe d’une façon contre-naturelle et selon une approche qu’on peut qualifier de surréelle, l’élément organique étant dérisoirement mis en exergue par le dispositif ainsi présenté. Cet ensemble peut susciter la perplexité tout autant qu’une certaine forme d’humour, puisque s’établit une distance irréductible entre le vivant et l’artificiel, ou ce qu’on peut appeler aussi « le truchement d’un mécanisme ». Pour l’artiste, cette œuvre est un clin d’œil lancé à la conception cartésienne de l’animal perçu comme une mécanique sans âme).
Dans la prise en compte de cette dimension mortuaire, l’artiste nous a confié qu’elle souhaitait pouvoir exhumer, pour les prélever, les reste osseux d’un cheval enterré dans une fosse. On peut percevoir dans cette démarche un geste d’archéologue qui sous-entend nécessairement une approche mémorielle. Je dis geste archéologique puisqu’il s’agit de prélever les restes d’un corps animal pour le rendre à la lumière, ce qui suppose combien grande est cette capacité que la terre détient de voiler, envelopper, préserver toute dépouille. Les qualités requises pour accomplir un tel geste peut être à la mesure de la délicatesse, de l’attention, du soin portés à se saisir des « reliques » animales, ce qui entraîne à éprouver et même exalter un sentiment de sacralité qui peut être revendiqué et mis en avant. Face aux restes de la dépouille, d’une certaine manière, l’artiste accède ainsi à l’image de l’être vivant qu’il fut autrefois. Cet acte prend alors le sens de « révélation », activant l’émotivité et la force de l’imaginaire. Dans cette perspective, l’artiste ne peut qu’avoir effectué « un travail sur soi qui nécessite une sorte d’ascèse, de sobriété, d’involution créatrice » (Deleuze et Guatarri). Il pourra s’ensuivre une restitution poétisée d’une présence-absence par la puissance suggestive des restes.
Parmi les autres réalisations de l’artiste on pourra mentionner une œuvre intitulée « Lien » (2019). Il s’agit de la photographie d’une scène présentant un cheval de trait vu de profil devant lequel l’artiste s’est positionnée dans une attitude telle qu’à peine si on la distingue, courbée qu’elle est sous le poids du harnais et des rennes du cheval (celui-là même sans doute qui sert à l’harnacher). On devine, sur ce document photographique, l’artiste en train de photographier l’animal. Sa position s’explique par le fait qu’elle porte tout le poids du harnachement comme « un fardeau, limitant ainsi mes actions et créant une difficulté manifeste ». Supportant la charge de ces liens, elle se place sur le même pied d’égalité que l’animal. Elle est inclinée devant lui en guise d’hommage et de reconnaissance pour tout ce qu’il représente dans l’histoire de la domestication et du compagnonnage humains. Et elle ajoute ceci : « je me tiens face à lui comme un miroir qui lui renvoie sa grandeur et sa puissance ». D’autres artistes ont tenté des expérimentations ou mis en place des dispositifs visant à fusionner bel et bien avec l’animal. Nous pouvons citer notamment les performances de Marion Laval-Jeantet ou, dans un autre registre, Kate Clark qui s’est concentrée sur la pratique de la taxidermie, ou encore Patricia Piccinini.
Toutes ces démarches et préoccupations qui cherchent à mettre en scène l’empathie et/ou la fusion homme-animal posent la question fondamentale de l’altérité. Pour Yves Bonnefoy, ce concept permet d’expliquer une limitation de la conscience. Ainsi, le rapport à l’Autre est un bon moyen de poursuivre la construction de notre propre image culturelle. « Un moyen politique aussi de revalider des notions minoritaires qui ont été éjectées parfois violemment de notre société. Non pas parce que de l’Autre viendrait la vérité, mais parce que cet Autre fut bien toujours là, et est simplement demeuré le laissé-pour-compte que nous sommes nombreux à incarner aujourd’hui. Un laissé-pour-compte universel. C’est donc un double mouvement d’identification et d’empathie qui nous a fait déborder des frontières et des limites imposées par notre société » (propos cité par Marjan Seyedin dans son étude).
Je ne voudrais pas achever cette introduction au travail de Virginie Cavalier sans citer une des œuvres qui me paraissent les plus marquantes : celle appelée « Fagot de condition » (2017-2020) (« condition » pris au sens de rang, de statut, de destinée). Elle présente une série de « sculptures »-taxidermique d’animaux en pied (renard, blaireau, chamois et / ou chevreuil) portant chacun sur leur dos un paquetage d’ossement blancs ficelés. Justifiant cette installation l’artiste s’exprime ainsi : « À partir d’ossements trouvés en montagne, je constitue des fagots que je place sur le dos des taxidermies. (…) Je vois le fagot (d’os) comme une contrainte dont la taille est à la démesure de l’animal, le tord parfois et dont l’instabilité créée devient frappante. Je forme une allégorie : faire porter à l’animal le poids des ancêtres, de sa condition d’être mortel ». Pour expliciter l’esprit de cette création, je cite le poème que j’ai écrit à son sujet qui permet de mieux comprendre la démarche sinon la philosophie de l’artiste.
BALUCHON D’OS.
Un fagot d’os est solidement sanglé par une cordelette
sur le dos du renard, du blaireau, de la biche.
Chacun va de son côté avec son chargement.
Tant d’autres animaux portent aussi leur fagot d’os.
Ils vont ainsi au loin, empruntant des chemins secrets,
divaguant à droite, à gauche, suivant les nécessités du vivre.
Les os de chaque fagot sont blancs, lumineux,
ils ne pèsent aucun poids, serrés les uns contre les autres :
os du crâne contre os longs, ramures contre cornes...
Ils s’appartiennent les uns aux autres, on ne pourrait les séparer.
Les animaux portent ainsi leur condition d’être mortel,
comme le dit Virginie Cavalier ; ils portent leur condition d’être-pour-la-mort .
Ces os sont ceux des ancêtres de leur lignée,
ils ne sauraient être déposés en aucune terre ni enfouis en aucun sol,
abandonnés au fond d’une tanière ou sous un tas de feuilles.
Ils ne sauraient être dispersés
car un os, tout seul, séparé des autres,
reste une forme sans forme.
Un os seul est le piètre témoin d’un être ayant perdu toute assignation à une ascendance.
Les fagots d’os sont tels que les branches
assemblées d’un arbre ayant crû dans le sol de la vivante animalité.
Ils ne pèsent pas plus que le poids d’une mémoire,
mémoire elle-même rattachée
à une bien plus grande mémoire,
enveloppant le monde et tout ce qui vit, et l’enserrant tel un linceul léger.
En guise de conclusion (très) provisoire, on pourra méditer cette affirmation de Deleuze et Guattari (1980) : « Le devenir-animal de l’homme est réel, sans que soit réel l’animal qu’il devient ».
Joël-Claude Meffre
Poète Écrivain
Archéologue à l’Institut national de recherches archéologiques préventives (INRAP)