DÉMARCHE
               En questionnant la condition animale, son statut, l’ humain face à l’animal, par la démonstration, je montre les choses telles qu’elles sont. Je fais parfois de l’animal un véritable objet. En créant des trompe-l’œil, je créé des ambiguïtés. Aussi, j’aborde la notion d’anthropocentrisme en faisant adopter aux animaux des comportements humains, un procédé d’identification du commun des mortels. Plus tard, je recherche l’essence dans notre condition, notre nudité, notre propre animalité. Je mêle l’homme et l’animal dans l’idée de me rapprocher de ce dernier. Je questionne parfois la pensée de Descartes, l’animal machine avec le sujet de la domestication, de l’animal comme matière, comme outil.

Les animaux qui m’inspirent et que je tente de magnifier sont issus de la chasse. En aucun cas ils n’ont été tués du fait de ma volonté, je récupère leurs «restes», leurs dépouilles délaissées. Une fois nettoyées pour certaines, je les traite pour leur conservation. J’en trouve aussi en chinant, dans des élevages de petits producteurs, ou lors de marches en montagne, où ils étaient livrés à la putréfaction. Malgré ma pratique, veiller à ne jamais tuer est essentiel, je considère mon rapport à la nature dans une optique d’égalité et d’affiliation à la même communauté.

Les Amérindiens, primo Américains, lorsqu’ils tuaient un animal se devaient d’utiliser un maximum des parties de celui ci, la mort de l’animal devait avoir un sens. Ils conservaient alors les os. Afin d’obtenir l’accord du dieu des animaux et ainsi continuer de chasser, ils donnaient les ossements en offrande à celui-ci. Certains hommes se mariaient à des animaux. Cela en contraste avec un mode de vie actuel qui produit en masse de la viande afin de satisfaire le plus grand nombre. Un non respect de la dignité dans la mort et un dénigrement de la vie, inhérent au taux de population et nos habitudes. À travers mes pièces, et l’utilisation de ces dépouilles qui selon moi ont une âme, une valeur émotionnelle, je tente en premier lieu de rendre le sujet plus palpable.

À travers mon travail, j’exprime une confrontation récurrente entre le vivant et le mort. Mon vécu est ce qui m’a amenée à ce processus de création, ayant subie de multiples agressions, m’étant sentie aussi considérée comme proie par le passé. Je rie parfois de notre situation d’êtres mortels par l’usage de l’humour noir. Se basant sur des sujets tabous, il créé une dualité, nous éprouvons dégoût et amusement. Utiliser la mort à travers l’humour, dans des gestes de désacralisation, de détournement, de fantasme, en fin de compte, me permet de me l’approprier, de l’assimiler et ainsi de moins la craindre. La création artistique est pour moi un moyen de me lier à l’environnement, m’ancrer.

Dans une idée de rendre hommage, et donner du sens à la disparition de l’animal, je crée une dualité entre le vivant et la mort, entre l’animisme et le trophée de chasse. Les animaux sont pour moi les acteurs et les révélateurs d’une vie, du temps qui passe. Je pratique alors des gestes, des actions, marques du glissement vers la mort, en soulignant cette appartenance pour moi évidente, l’homme et l’animal sont deux espèces semblables sur bien des points. Comme hommage à leur passage furtif à mes côtés, je me projette en eux. Je ritualise, en guise d’accompagnement de cette perte. Un procédé d’identification qui a glissé vers un intérêt pour les sociétés animistes, où l’animal acquiert une réelle force dans l’environnement, aide, accompagne, soigne l’homme dans son quotidien. Aussi, de ce rapprochement constant avec l’homme, un besoin de m’éloigner de cette préoccupation se manifeste parfois j’écarte alors l’affect, la projection de ma pensée afin de toucher à l’animalité.

Dans mes pièces, rappelant aussi bien le cabinet de curiosités, que le chamanisme, ou la sorcellerie je questionne le rapport à l’animal.
«Or voici que de ce monde quelqu’un surgit - un fantôme, une bête : car seule une bête peut surgir ainsi. C’est un chevreuil qui a débouché d’une lisière et qui, affolé, remonte la route dont les haies le contraignent : il est lui aussi pris dans l’estuaire, il s’y enfonce et tel qu’il est, ne peut qu’être frayeur et beauté, grâce frémissante, légèreté. On le suit en ayant ralenti, on voit sa croupe qui monte et descend avec ses bonds, sa danse. Une sorte de poursuite s’instaure, où le but n’est pas, surtout pas, de rejoindre, mais simplement de suivre, et comme cette course dure plus longtemps qu’on aurait pu le penser, plusieurs centaines de mètres, une joie vient, étrange, enfantine, ou peut-être archaïque. Puis enfin un autre chemin s’ouvre à lui et le chevreuil, après une infime hésitation, s’y engouffre et disparaît.
                
Rien d’autre. Rien que l’espace de cette course, rien que cet instant furtif et malgré tout banal : bien d’autres fois, et sur des terres plus lointaines, j’ai vu des bêtes sortir de la nuit. Mais cette fois-là j’en fus retourné, saisi, la séquence avait eu la netteté, la violence d’une image de rêve. Était-ce dû à une certaine qualité de définition de cette image et donc à un concours de circonstances, ou à une disposition de mon esprit, je ne saurais le dire, mais ce fut comme si de mes yeux, à cet instant, dans la longueur de cet instant, j’avais touché à quelque chose du monde animal. Touché, oui, touché des yeux, alors que c’est l’impossibilité même. En aucune façon je n’avais pénétré ce monde, au contraire, c’est bien plutôt comme si son étrangeté s’était à nouveau déclarée, comme si j’avais justement été admis à voir un instant ce dont comme être humain je serai toujours exclu, soit cet espace sans nom et sans projet dans lequel librement l’animal fraye, soit cette autre façon d’être au monde dont tant de penseurs, à travers les âges, ont fait une toile de fond pour mieux pouvoir spécifier le règne de l’homme.»
 
 
             Jean Christophe Bailly, Le versant animal, ed. Bayard, 2007.
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