DÉMARCHE
Confrontant l'animé et l'inerte, je questionne le rapport à l'animal. Fixant le sentiment d'appartenance à la communauté du vivant, je ritualise par le biais de tentatives d'animalisation et d'humanisation. La faune, révélatrice d'un héritage, m'amène à façonner des hybrides, un glissement, à partir d'un processus de collecte, de soin et d'associations. Évoquant le cabinet de curiosités, le chamanisme ou la sorcellerie, j'aborde la culture animiste, où les êtres assurent leur juste place dans l'environnement.
 
Je traque « restes », « trophées », dépouilles délaissées et une fois nettoyées pour certaines, les traite pour leur conservation. Je les trouve en chinant, dans des élevages de petits producteurs, lors de marches en montagne, où ils étaient livrés à la putréfaction. Ce processus de collecte définit l'éthique de ma pratique.
 
Lorsqu’ils tuaient un animal, les Amérindiens se devaient d’utiliser un maximum des parties de celui-ci. Sa mort devait avoir un sens. Les divinités recevaient les ossements en offrande, en échange de quoi, les hommes étaient autorisés à pratiquer la chasse. Cela, en contraste au mode de vie contemporain, plus en demande de produits carnés, engendrant d'importantes productions de viande.
 
En sortant les dépouilles de leur contexte, à travers l''accumulation, le détournement, la valorisation, un trophée de chasse se met au service de questionnements et tend à rendre le sujet plus palpable. Le fondement de cette recherche entre instrumentalisme et estime se trouve dans mes souvenirs. Je me suis considérée proie, fragilisée par des actes violents. Parfois, par l'usage de l'humour noir, me basant sur des sujets tabous, je lie dégoût et amusement. L'utilisation de la mort à travers la déviation, l’humour, la désacralisation, le fantasme, rend possible l'assimilation, le phénomène de catharsis.
 
D'une part, je crée des rites de transpositions culturelles, funéraires, comportementales, de l'humain vers l'animal et réciproquement. D'une autre, je tente de réparer le corps, j’utilise des parties provenant de différentes espèces, je les ré-assemble, les mixe. Des hybridations qui sont plus proches de l’idée générique que l’on se fait du mot  «animal» que de la réalité d'un être vivant.

La recherche de sens consécutifs à l'altération de notre patrimoine naturel, me pousse aujourd'hui vers une approche de poétisation, ébauche du caractère insaisissable du monde sauvage.
«Or voici que de ce monde quelqu’un surgit - un fantôme, une bête : car seule une bête peut surgir ainsi. C’est un chevreuil qui a débouché d’une lisière et qui, affolé, remonte la route dont les haies le contraignent : il est lui aussi pris dans l’estuaire, il s’y enfonce et tel qu’il est, ne peut qu’être frayeur et beauté, grâce frémissante, légèreté. On le suit en ayant ralenti, on voit sa croupe qui monte et descend avec ses bonds, sa danse. Une sorte de poursuite s’instaure, où le but n’est pas, surtout pas, de rejoindre, mais simplement de suivre, et comme cette course dure plus longtemps qu’on aurait pu le penser, plusieurs centaines de mètres, une joie vient, étrange, enfantine, ou peut-être archaïque. Puis enfin un autre chemin s’ouvre à lui et le chevreuil, après une infime hésitation, s’y engouffre et disparaît.
                

Rien d’autre. Rien que l’espace de cette course, rien que cet instant furtif et malgré tout banal : bien d’autres fois, et sur des terres plus lointaines, j’ai vu des bêtes sortir de la nuit. Mais cette fois-là j’en fus retourné, saisi, la séquence avait eu la netteté, la violence d’une image de rêve. Était-ce dû à une certaine qualité de définition de cette image et donc à un concours de circonstances, ou à une disposition de mon esprit, je ne saurais le dire, mais ce fut comme si de mes yeux, à cet instant, dans la longueur de cet instant, j’avais touché à quelque chose du monde animal. Touché, oui, touché des yeux, alors que c’est l’impossibilité même. En aucune façon je n’avais pénétré ce monde, au contraire, c’est bien plutôt comme si son étrangeté s’était à nouveau déclarée, comme si j’avais justement été admis à voir un instant ce dont comme être humain je serai toujours exclu, soit cet espace sans nom et sans projet dans lequel librement l’animal fraye, soit cette autre façon d’être au monde dont tant de penseurs, à travers les âges, ont fait une toile de fond pour mieux pouvoir spécifier le règne de l’homme.»
 
 
             Jean Christophe Bailly, Le versant animal, ed. Bayard, 2007.