BÂTONS RITUELS
«Un manuel conseille de prélever les organes sexuels d’une biche, de les laisser sécher pendant six mois pour qu’ils durcissent, puis de les accrocher sur le bord du chapeau avant d’entreprendre une chasse.»

Bertrand Hell, Le sang noir, Chasse, forêt et mythe de l’homme sauvage en Europe, Éditions Flammarion, Paris, 1994

Bâtons rituels évoque les rituels chamaniques, une pratique centrée sur la médiation entre les humains et les esprits de la nature ou les âmes du gibier, les morts du clan, les âmes des enfants à naître, les âmes des malades à ramener à la vie, la communication avec les divinités du paganisme.

Une pratique à la vision animiste, une croyance en une âme, une force vitale, animant êtres vivants, objets, mais aussi éléments naturels, comme les pierres ou le vent ainsi que les génies protecteurs.

Les bâtons sont des totems, dont l’esprit des bêtes me protège, me donne de la force, me soulage, me nourrisse.

L’appropriation des pouvoirs de l’animal a aussi une relation avec le cannibalisme. Par l’incorporation, on s’approprie les pouvoirs de l’autre, le valeureux guerrier ou le proche.

 

"Dans ses créations Virginie Cavalier exprime bien le fait que, par des gestes situés, selon ses mots, entre « l’animisme et le trophée de chasse », il s’agit de magnifier la beauté de l’animal, qu’il soit marchant, rampant ou volant, par une attitude d’empathie que n’exclut pas l’élan, le désir de fusion. L’artiste « se projette en eux » ajoute-t-elle, en ritualisant (ce sont aussi ses mots) au moyen d’arrangements, de combinaisons des diverses « reliques » animales. Voilà donc le programme que l’artiste s’attachera à développer, à décliner dans la bonne vingtaine d’œuvres réalisées jusqu’à présent.

 

Tout ce qui renvoie aux « enveloppes charnelles » de l’animal, (peau, poil, plume, fourrure, ayant fonction de protection de son corps, de parure corporelle, dont les formes, les couleurs, les textures, qui signent le genre, l’espèce, varient à l’infini), sans compter « l’armature » que sont les composantes osseuses du squelette, l’artiste les récolte, les collectionne, les récupère pour les mettre en œuvre en tant que matériau.

 

Ces derniers, dans leur large majorité, traduisent métaphoriquement une « ambiance » chamanique et rendent compte nécessairement d’une perception animiste du monde dont l’artiste se sent imprégnée. Les dispositifs qu’elle met en scène témoignent ainsi d’une sorte de vision intérieure, ce qui n’est pas la moindre des singularités de son travail créatif (St. Jucker ne parle-t-elle d’ailleurs pas à ce propos d’une pratique de l’art comme « activité visionnaire » ?). Partant du matériel organique collecté ici ou là dans la nature, et notamment sur les lieux de chasse, (telles sont, par exemple, les œuvres comme « Imposture » (2018), « La tonte » (2017), « Linceuls » (2016), « oiseaux abstraits » (2016-2019), l’artiste configure des installations que l’on pourra concevoir (au moins pour certaines) comme des emblèmes, des blasons, (elle emploie à ce propos le terme de « totémique») comme si l’utilisation des restes animaux permettait de s’approprier leur puissance spirituelle en se plaçant dans une sorte de filiation originelle par une saisie sensible, esthétique, motivant pleinement cet objectif de « magnifier » (ce sont ses termes) la beauté des corps animaux, des animaux comme corps, comme formes, comme figures. Ce dernier terme fait d’ailleurs écho à ce qu’énonce Deleuze à propos des animaux peints de Bacon : « Le corps est alors Figure comme la Figure devient corps ». Même si ce propos s’adresse à une œuvre picturale, l’idée que « la Figure devienne corps », est la source d’une compréhension éthique du travail de Virginie Cavalier.

 

Si l’on relève, comme il vient d’être signalé, qu’il existe dans cette démarche, une analogie avec l’univers ou  « l’esprit » chamanique, que l’on se s’y trompe pas : l’on ne s’auto-proclame pas chamane ! L’homme et/ou la femme investi(e) d’une telle charge et qualité, est reconnu(e) par sa communauté par le fait d’indéniables qualités d’efficacité en tant que passeurs d’âmes, thaumaturges, et comme voyageurs vers l’au-delà de la mort le plus souvent par le biais d’une métamorphose animale.

 

Il n’en reste pas moins que les œuvres de Virginie Cavalier témoignent d’une volonté d’appropriation des qualités propres à l’animal pour en exalter les aspects physiques, psychiques, non sans résonances allégoriques et symboliques."



Joël-Claude MEFFRE, Extrait de LES INSTALLATIONS ANIMALIÈRES DE L’ARTISTE VIRGINIE CAVALIER REMARQUES INTRODUCTIVES, 2021.