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Chasseurs à la hutte en Baie de Somme. 59:04 minVirginie Cavalier
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Siffleur d'oiseau. 04:53 minVirginie Cavalier
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Chasseur au Hutteau et sa femme, tous deux passionnés d'ornithologie. 29:03 minVirginie Cavalier
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Activiste et guide nature au Platier d'Oyer. 21:53 minVirginie Cavalier
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L’ÉTHIQUE DE L'OISEAU  -  Texte commandité à  Bénédicte Ramade dans le cadre du programme de résidence ARCHIPEL porté par le FRAC Grand Large, l’EMA de Boulogne-sur-Mer et le Concept, Calais.

La photographie animalière est une forme de prédation non létale, un braconnage visuel. La capture est sans danger pour l’animal (cependant, les articles se multiplient pour dénoncer le tourisme animalier et le dérangement qu’il peut causer pour certaines espèces) et répond de certains « clichés » spectaculaires. Tout le contraire de la photographie que pratique Virginie Cavalier, délicate, rétive à la prouesse, économe en tirage. Là où un naturaliste amateur abuserait du mode rafale, l’artiste prend son temps, réserve son choix. À vrai dire, la seule série extensive qu’elle a produite pour l’exposition « Ceux qui nous guettent » (2025) dans le cadre de sa résidence de recherche de trois mois passés à apprivoiser le parc des Caps et Marais d’Opale, est plutôt consacrée aux humains. Les animaux qu’elle a vus, elle les préserve, ne les montre pas, ou peu, par bribes. L’éthique de sa production peut-être, réservée, soucieuse de trouver le ton juste entre l’émerveillement pour le vivant et la crainte de sa perte.

Virginie Cavalier a accompagné deux chasseurs de la Baie de Somme, ceux qui, tapis dans des huttes flottantes ou semi-enterrées, attendant au point et à la tombée du jour, le passage de colonies d’oiseaux migrateurs. Habituée à pister les animaux du côté des naturalistes, des écologues et encore des guides, l’artiste a senti que pour comprendre le territoire littoral complexe, il allait falloir passer de l’autre côté. Celui de la prédation physique, létale, dans le cadre d’une pratique « gratuite », non reliée à la chasse de subsistance. Loin d’entretenir une polarité manichéenne entre les pros et les anti, sa démarche révèle a contrario la richesse d’une culture cynégétique aux savoir-faire complexes et aux connaissances empiriques. Dans la focale de la Sixième extinction, la finalité de ces chasses est intenable pour beaucoup d’entre nous, tout comme l’admiration des milliers de natures mortes et paysages de retours de battues en vogue du 17e jusqu’au 19e siècle, saturant les murs des musées de corps sans vie par dizaines. La tradition picturale a longtemps entretenu l’illusion de ressources infinies et revêt aujourd’hui un caractère prémonitoire morbide, celui de la fin des espèces, là où, auparavant, elle célébrait l’abondance.


La chasse à l’oiseau migrateur constitue une catégorie à part, relevant davantage du fait-divers visuel que du grand genre pictural. En raison de l’importance des nuées, les « prélèvements » (doux euphémismes) y semblaient beaucoup plus indolores. Jusqu’à l’éradication totale d’espèces auparavant si nombreuses. Aux États-Unis, le cas d’école est celui de la tourte voyageuse (voyageur pigeon), surabondante dans les premiers récits de la conquête de l’Amérique du Nord, elle comptait alors d’innombrables colonies de millions d’individus. Elles étaient si vastes que tuer jusqu’à 50 000 têtes par jour relevait de la routine. Jusqu’à ce qu’il n’y en ait plus. La dernière de son espèce s’appelait Martha et mourut au zoo de Cincinnati, le 1er septembre 1914. Dans la Baie de Somme, les populations aussi déclinent. Canards souchets, chipots ou pilets, oies cendrées ou rieuses, courlis cendré, certains d’entre eux « jouissent » d’un moratoire, car ils sont au bord de la disparition, alors que d’autres sont « simplement » moins nombreux. Dans la longue série documentaire La hutte, Virginie Cavalier juxtapose à ses images des extraits de ses échanges avec Frédéric et David, deux chasseurs du coin. Le réchauffement climatique qui modifie les routes migratoires, la sédentarisation de certaines espèces, la surchasse (170 huttes rien que pour la seule baie), le suréquipement, les facteurs sont nombreux pour expliquer l’attrition des prises. Particularité de cette chasse à la hutte ? Les pratiquants y sont assistés d’oiseaux, des appelants. Des couples de canards siffleurs, de sarcelles d’hiver, épargnés lors de captures (cependant mutilés pour rester à demeure) ou élevés dans l’optique de servir d’appâts vivants. Gardés captifs sur le plan d’eau, les malards et les femelles réagissent au passage des libres migrateurs par des appels. Le trouble suscité par La Hutte réside dans la rudesse des conditions de transport, l’enchainement, contrebalancé par la douceur de gestes et certains égards pour ces partenaires à plumes. L’attachement se mêle à l’utilité, peut-on pour autant penser une réciprocité. Dans les mots mêmes, se sent le lien à ces oiseaux qui sont parfois depuis longtemps avec eux, mais celui-ci relève-t-il de l’affection ou davantage de l’appréciation des talents de ces rabatteur.se.s ? Virginie Cavalier nous laisse y penser, s’interroger sur ces cultures qui s’entrecroisent, elle ne décide rien pour nous. Elle soulève doucement le voile de certaines réalités cruelles. Volées du soir révèle la brutalité des conditions de vie de ces oiseaux. La matité du tirage au format de leur cage de transit en accentue l’exiguïté et la corrosion des barreaux produit un effet sanguinolent glaçant. Les corps d’oiseaux à peine visibles dans l’obscurité semblent compressés. Un oiseau sauvage maintenu en captivité perd-il sa langue ? Son langage s’appauvrit-il ? Les chants aviaires sont-ils immuables ? Chez les oiseaux « cultivés » par le bon vouloir des humains, comment les dialectes se modifient-ils ? Les questions se bousculent devant cette animalité encagée à qui la vie libre et sauvage est refusée. Dans ces traditions de chasse, l’imitation humaine peut aussi fonctionner pour attirer des nuées curieux.ses. Depuis les confins de nos civilisations, la communication avec les oiseaux par la reproduction de la prodigalité de leurs partitions sonores constitue un exploit
1.

L’émerveillement ne peut que saisir à l’écoute de l’époustouflante similarité que certains maîtres atteignent. Jean-Bernard Derosière, dit Zorro, était de ceux-là. Volontiers cabotin, ce siffleur de la baie était capable d’imiter une bonne cinquantaine de chants et cris distincts. Cette tradition, Virginie Cavalier l’a aussi enregistrée et la donne à écouter. Car le rapport à l’animalité en milieu naturel est celui de l’écoute avant d’être visuel. D’ailleurs, bien de ses images ne nous montrent pas de spécimen. C’est le cas de L’Horizon des autres, deux photographies aux reflets métalliques, peu éloquentes de prime abord, parce qu’il faut s’habituer à la discrétion de celles et ceux qui peuplent les forêts et les zones naturelles. Avec la patience, une bauge de sanglier ou une couchette de chevreuil se révèlent, empreintes de corps dans l’herbe que l’artiste sait pister. Elle nous y initie, sans forcer la leçon, en tout respect des frontières entre nos mondes.


Le trouble dans le territoire littoral du parc des Caps et Marais d’Opale qu’elle a arpenté lors de cette résidence provient de la surveillance généralisée où les existences se chevauchent. Migrants à l’affût, en attente de traversée, police des frontières en embuscade, mammifères et oiseaux aux aguets, chasseurs sur le qui-vive, ornithologues et guides en hyper vigilance, et Virginie Cavalier, qui fait le lien entre ces êtres et ces histoires. La tension règne. L’idée même d’une réserve de biosphère se heurte à cette surfréquentation humaine, aux aménagements. Les limites sont floues entre zones protégées et aires de chasse. À l’écoute du guide nature qui la conduit sur le Platier d’Oye, les contours de la réserve ceinturés de huttes de chasse se dessinent. Précis, factuel, l’homme décrit parfaitement les dispositifs de prédation qui laissent peu de répit aux oiseaux de passage. Les autorisations différant d’un pays à l’autre, les oies ont ainsi compris qu’il valait mieux faire étape en Belgique où leur chasse est interdite qu’en France, pays qui autorise la chasse d’un plus grand nombre d’espèces migratrices. Virginie Cavalier a cherché sa juste place dans ce milieu, c’est pourquoi elle donne aussi à écouter un chasseur et sa femme passionnés d’ornithologie. Le savoir n’est pas que du côté des protecteurs de la nature. L’homme est intarissable sur les limicoles, oiseaux des zones limoneuses, dont son préféré est le courlis cendré. Sa sensibilité aux conditions de vie et de mort des oiseaux est saisissante et prendre le temps d’écouter ces voix discordantes construit une solidarité autour des oiseaux des plus inattendues. Là aussi est l’éthique de Virginie Cavalier.

De son enquête, entre éthologie et sociologie, elle a cherché à restituer ces ambiances polyvoques. En dressant des bouquets de tiges de saules pour rappeler les roselières du parc, pour Ceux qui nous guettent (2025), l’artiste sait profiter de la familiarité du public local avec ces milieux naturels. Sauf que le regard qui caresse les ondulations douces se trouve déjoué dès lors que les aigrettes coiffant les hampes végétales sont identifiées et s’avèrent être des pattes d’oiseaux fantomatiques. Faites de cire, elles semblent crispées par la mort. À bien y regarder, il y en a beaucoup. Impossible de savoir si ces pattes fonctionnent comme des sorts ou des amulettes, protectrices ou damnatrices. Les superstitions font aussi partie de ces milieux. Virginie Cavalier se garde bien de faire des leçons de morale, mais nul n’ignore que les populations aviaires sont en déclin accéléré, que certains des plans du coin sont des tombeaux. Ces pattes-là étaient conservées comme des trophées par un membre de la famille de l’artiste
qui lui en a fait cadeau. En leur donnant une seconde vie artistique, elle répare un peu leur triste fin, les sauve de la disparition totale.

Le réchauffement climatique, l’attrition des insectes et la prédation sont des facteurs de menace tangible. Depuis longtemps, l’oiseau est la sentinelle de la disparition et l’émissaire du danger écologique, Silent Spring (Printemps silencieux) écrit en 1962 par la scientifique étasunienne Rachel Carson pour être précise. À l’origine du mouvement environnementaliste occidental, immédiatement traduit dans de nombreuses langues, cette métanalyse accessible
sur les ravages de pesticides comme le DDT commençait par l’inquiétude de ne plus entendre les oiseaux chanter au petit matin. Depuis, ces êtres si différents de l’humain n’ont jamais cessé d’incarner la fragilité des milieux, l’incompatibilité de nos sociétés « civilisées » avec leur monde.

Dans Le Jour de la nuit (2024), l’artiste a choisi d’imprimer en négatif l’image d’une linotte mélodieuse. L’absence de couleur nous prive du plumage aux teintes délicates de rose posées sur la poitrine de ce petit passereau, métaphore du deuil qui se prépare. On ne saura rien des trilles de cette espèce de plaine qui apprécie les labours, mais aussi les tourbières ou les friches.De fait, vie et mort s’entrelacent constamment dans la pratique de Virginie Cavalier. Au fil des résidences de recherche qui nourrissent sa pratique, la vie s’écoute par ses captations sonores, est évoquée par bribes photographiques, tandis que la mort prend corps dans des spécimens empaillés, des sculptures spectrales de chevreuils, des pattes d’oiseaux crispées. Et nul oiseau ne chante (2024) les ossatures de vanneries en osier évoquent des cages d’oiseaux chanteurs. Les siennes n’enferment aucun être vivement, simplement le souvenir de leur chant à travers des captations qu’elle a faites d'une fauvette à tête noire, de chardonneret, de moineaux, d’un rougequeue noir, d’un gros-bec casse-noyau, d’une sittelle torchepot ou encore d’un rouge-gorge. Des chants pour toujours, pour garder l’espoir autant que pour chérir ces rencontres qui pourraient ne plus se reproduire. La mélancolie et l’angoisse affleurent parfois, sans jamais tout envahir, conservant ainsi leur force d’agir.

En fine observatrice, l’artiste pose ses gestes par touche, le diorama et la reconstitution ne l’intéressent pas, car leur spectacularité n’a rien à voir avec sa présence discrète parmi les animaux. Son éthique de travail est celle de la patience, de l’apprentissage, de la symbiose, afin de composer des oeuvres sensibles qui sensibilisent sans dogmatisme. La défense du monde animal et ses écosystèmes n’a pas toujours besoin de l’image-choc, d’accuser les antagonismes, elle nécessite aussi de forger une écologie de l’attention profonde, lente… imparable.


Bénédicte Ramade

Historienne de l’art
Critique et commissaire d’exposition indépendante spécialisée dans les enjeux environnementaux et écologiques artistiques.
Enseignante à l’École des arts visuels et médiatiques de l’Université du Québec à Montréal
Lauréate du Prix d’excellence en recherche et en recherche-création pour les personnes chargées de cours de la Faculté des arts en 2024
Département d’Histoire de l’art et d’études cinématographiques, Université de Montréal


1 Marie-Pauline Martin (dir.), Musicanimale. Le grand bestiaire sonore, catalogue d’exposition, Philharmonie de Paris, Paris, Gallimard, 2022.

© 2025 Virginie Cavalier

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